25/05/2011 - TEXTES d’ELISABETH HARDOUIN FUGIER
Tauromachie et politique : encore une liste falsifiée, de Jean-Paul Richier
Après la liste falsifiée d’élus français demandant il y a un an aux députés catalans de soutenir la corrida, on constate que la composition du groupe d’études sur la tauromachie de l’Assemblée nationale est elle-même falsifiée.
Le Parlement de la Catalogne espagnole a voté en juillet 2010 la suppression des corridas d'ici 2012. Parmi les manoeuvres du monde de la corrida pour empêcher ce vote, les taurins français avaient fait parvenir en décembre 2009 aux députés catalans une lettre, censée émaner d’un collectif d’élus français, qui incitait à "refuser cette prohibition".
En mars 2010, la liste de ce collectif de maires, de députés et de sénateurs avait été révélée en France à l’occasion des auditions au Parlement catalan. On a ainsi pu constater qu'elle était falsifiée : y apparaissaient des élus qui n'étaient plus en fonction, qui étaient décédés, voire qui étaient opposés à la corrida ! Plusieurs organes de presse avaient fini par dénoncer ce scandale, dont le Midi Libre.
En France, parmi les soutiens du monde taurin, on trouve le Groupe d'études sur la tauromachie de l'Assemblée nationale.
Les Groupes d’études de l'Assemblée nationale sont des instances visant à assurer une veille juridique et technique sur des questions spécialisées les plus diverses et à permettre des échanges entre députés. Il en existe actuellement 115. La plupart concernent des sujets sérieux, d'autres des sujets plus anecdotiques.
Une trentaine de députés ont cru ainsi devoir se constituer en groupe de défense de la tauromachie. Notons qu'une dizaine de députés opposés à la corrida se sont inscrits comme observateurs.
Mais si on examine la composition de ce Groupe d'études telle qu'elle apparaît sur le site de l'Assemblée nationale, en ce début janvier 2011, là aussi on tombe sur de scandaleuses anomalies : des députés dont le mandat est clos ont été ajoutés à la liste.
Nous ne citerons pas Thierry Mariani, dont le mandat n'est clos que depuis le 15 décembre dernier, suite à sa nomination au gouvernement en novembre. Nous faisons référence à des députés qui ont été délibérément ajoutés à la liste ces derniers mois (ils n'y figuraient pas en août 2010).
- Mme Marie-Hélène Des Esgaulx : mandat clos depuis le 1er octobre 2008, en raison de son élection au Sénat.
On lit qu'elle est présente en tant que "Délégation du Sénat" (elle appartient au groupe d'études Tauromachie du Sénat). Il semble que le groupe Tauromachie de l'Assemblée soit le seul à accueillir un "membre délégué" du Sénat ! Encore une "'exception" taurine ?...
- M. Renaud Dutreil : mandat clos depuis le 16 septembre 2008, en raison de sa démission. Ce député aurait pu faire partie du groupe comme observateur, puisqu'il avait signé la proposition de loi contre les corridas déposée en septembre 2007. Mais il a donc quitté l'Assemblée en septembr 2008, après avoir pris la direction de la filière américaine du groupe LVMH.
- M. Bruno Le Maire : mandat clos depuis le 13 janvier 2009, en raison de sa nomination au gouvernement.
- M. Pierre Bédier : mandat clos depuis le 14 avril 2009, officiellement en raison de la prolongation par le gouvernement d'une mission parlementaire temporaire. En réalité, Pierre Bédier s'est éclipsé de la vie politique suite à une condamnation à dix-huit mois de prison avec sursis et trois ans de privation des droits civiques pour corruption passive et recel d'abus de biens sociaux, avec six années d'inégibilité.
- M. Jacques Masdeu-Arus : mandat clos depuis le 6 août 2009 en raison d'une déchéance sur décision du Conseil constitutionnel.
Cette déchéance intervient à la suite d'une condamnation à deux ans de prison avec sursis et cinq ans de privation des droits civiques pour corruption passive et recel d'abus de biens sociaux, avec dix années d'inéligibilité. Il s'agit aussi de l'"affaire Bédier", Jacques Masdeus-Arus ayant étééputé d'une circonscription des Yvelines comme Pierre Bédier.
Les députés du Groupe Tauromachie de l'Assemblée nationale ont certainement des raisons de se sentir de plus en plus isolés. Les deux-tiers des citoyens français sont partisans de l'interdiction des corridas sur l'ensemble du territoire, et la proposition de loi déposée en juillet 2010 par Muriel Marland-Militello et Geneviève Gaillard compte à ce jour 66 co-signataires.
Mais en gonflant fallacieusement leur liste avec des ex-députés dont le mandat est clos, et dont certains sont de plus déchus de leurs droits civiques et inéligibles, les élus pro-taurins ne font que se décrédibiliser davantage.
PS : si, sur la page du Groupe Tauromachie de l'AN, de futurs lecteurs ne trouvent plus les noms mentionnés, c'est que des rectifications auront été faites...
14/06/2011 - l'Humanité des débats. Corrida La corrida fait-elle partie de la culture française ? Le face-à-face
Claire Starozinski, présidente de l’Alliance anticorrida et André Viard, président de l’observatoire des cultures taurines, ancien matador
Comment réagissez-vous à l’inscription de la corrida
au patrimoine immatériel
de la France, décidée par le ministère de la Culture
et rendue publique le 22 avril dernier ? Légitime-t-elle la corrida comme un art ?
André Viard. C’est pour nous une grande satisfaction que le ministère ait fait droit à notre demande. C’est une étape supplémentaire de la reconnaissance de la corrida. Elle s’est implantée en France à la moitié du XIXe siècle, dans les Landes, les Pyrénées-Atlantiques, le Languedoc et la Provence, terres de jeux taurins depuis le Moyen Âge, mais il a fallu un siècle pour que la loi, en 1951, la légalise dans les régions où elle est « de tradition locale ininterrompue ». Après avoir conquis son droit de cité, la corrida est désormais reconnue comme une pratique culturelle qui contribue à l’identité de douze départements du Sud-Ouest et du Sud-Est. Plus de sept cent mille personnes assistent aux corridas des grandes ferias françaises chaque année et plus de cinquante mille amateurs sont regroupés dans quelque cinq cents clubs taurins. De nombreuses publications nourrissent cette passion et la langue des aficionados, expression vivante d’une communauté, a enrichi le langage courant (bronca, banderille, feria, etc.). Le mémorandum que nous avons remis au ministère souligne toute la valeur patrimoniale de la corrida qui répond point par point aux critères édictés par l’Unesco pour inscrire une culture à son patrimoine. Le respect de l’animal, élevé en semi-liberté dans de grands pâturages, et la proximité qu’entretient avec lui l’homme qui l’affronte sont à la base de cette culture. La corrida est un spectacle régi par des règles très précises qui garantissent l’intégrité du combat. En cela, elle relève de l’éthique, parce que le taureau est tué rituellement, loyalement et en public. Mais, dans le même temps, elle relève de l’esthétique, parce que sa finalité est de créer une œuvre d’art éphémère, celle du torero qui s’empare de la matière brute qu’est la charge du taureau pour lui imposer d’entrer dans un ballet de figures conventionnelles. C’est le génie du torero qui élève le combat à la dimension artistique !
Claire Starozinski. Nous avons immédiatement, avec nos partenaires (1), exprimé, dans une lettre ouverte à Frédéric Mitterrand, notre consternation à voir un ministère chargé d’encourager et de soutenir l’art cautionner l’affligeant spectacle d’un animal torturé à mort dans une arène. On ne nous fera pas croire qu’il s’agit là d’une manifestation de l’esprit, d’une œuvre culturelle ! Cette inscription va à contre-courant de l’opinion publique, qui se désintéresse des corridas : depuis trois ans, leur fréquentation diminue, la dernière feria de Pâques, à Arles, a enregistré une baisse de 20 % du public. En moins d’un an d’existence, un collectif de vétérinaires hostiles à la corrida a enregistré 780 adhésions. Jusqu’aux sponsors, qui se détournent de manifestations dont la cruauté est avérée. Cinquante députés ont demandé le retrait immédiat de cette inscription « inique ». Bref, le tollé a été tel que le ministre, dans une réponse à l’Alliance écologiste indépendante, a soigneusement minimisé la portée de cette inscription en précisant qu’elle n’est « en rien une forme de reconnaissance de la part de l’État, ni de promotion ou de mise en valeur » et qu’« elle ne constitue pas la première étape d’une inscription au patrimoine immatériel » de l’Unesco. Mais, même ramenée à son insignifiance, cette décision apparaît comme un soutien au milieu tauromachique. C’est pourquoi nous demandons l’annulation de ce classement, voulu par une commission de technocrates qui méconnaissent le caractère polémique de la corrida.
La mise en scène de la mort,
que risque le torero et qu’affronte
le taureau, est-elle indispensable
à l’émotion du public ?
André Viard. La mort n’est pas mise en scène, elle est le fondement du combat et la réalité de la corrida. En ce sens, la corrida est une métaphore de la vie, un des derniers spectacles réels. Plus qu’une représentation, elle est une identification : ce qui est vécu ici, c’est le triomphe de l’humain sur l’animalité, de l’ordre sur le désordre, de la lumière sur le chaos. Le moment de l’estocade est la phase suprême : dans un dernier rapprochement hautement risqué avec le taureau, le matador met en jeu sa propre vie. Pour le public comme pour le torero, c’est l’accomplissement de la corrida, l’instant où la vie triomphe de la menace mortelle du fauve et où l’art et l’intelligence l’emportent sur la force brutale. Pour le taureau, sélectionné pour sa bravoure, la mort dans l’arène est plus digne que la fin dans un abattoir.
Claire Starozinski. Permettre l’identification au torero, cultiver le danger, la pulsion de mort, le besoin de voir mourir un animal pour se sentir vivant, c’est le fond même de la corrida. L’humanité s’est civilisée en se plaçant du côté du plus faible, en cultivant le sentiment de compassion. Ici, au contraire, c’est le culte de la domination qui prévaut.
Que dites-vous à vos adversaires ?
André Viard. Vouloir éradiquer une forme de culture qu’on ne partage pas est une forme d’intolérance inacceptable. Il y a, dans les mouvements animalistes pour qui la corrida est un symbole à détruire, une dérive xénophobe. Nous dénonçons toute pression visant à annuler cette reconnaissance de la tauromachie comme une culture vivante. C’est le sens de la lettre que viennent d’adresser au ministre trente-neuf personnalités des arts et des lettres (2).
Claire Starozinski. Nous savons les uns et les autres que nos positions sont inconciliables. Nous voulons l’interdiction des corridas et nous n’accepterons pas qu’une exception locale prenne une valeur nationale. Après tout, la corrida est proscrite et considérée comme un délit sur la presque totalité du territoire.
1) La SPA, la Fondation Assistance
aux animaux, la Fondation Brigitte Bardot,
la Ligue française pour la protection
du cheval, l’Œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoir et 30 millions d’amis.
(2) Parmi lesquelles Éric Barbier,
Bartolomé Bennassar, Sophie Calle,
Jean-Paul Capitani, Philippe Caubère, Jean-Paul Chambas, André Comte-Sponville, Michel Deguy, Gérard Jugnot, Jean Lacouture, Christian Lacroix, Claude Lanzmann,
Francis Marmande, Jean Nouvel,
Denis Podalydès, Michel Portal, Jean-Michel Ribes, Hervé di Rosa, Francis Wolff.
Entretiens réalisés par
Antoinette Lorenzi
