1  -   POUR  UNE  SOBRIETE  HEUREUSE      par   Pierre RABHI          TEXTES  :    -2-     -3-      -4-

DROCOURT NATURE

Zone de Texte: C’EST  NOTRE  PLANETE

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« Il est compréhensible qu'avec la symphonie universelle exaltant le PNB et où la croissance résonne comme l'option rationnelle, salvatrice et irremplaçable, la décroissance puisse sonner comme une fausse note. Par ailleurs la conscience collective ayant intégré la croissance comme fondement quasi religieux de la modernité, la décroissance devient une sorte de schisme régressif menaçant l'intégralité de tout le système.

 

Sans jugement de personne, nous pouvons mesurer la puissance de l'endoctrinement induisant une forme d'aliénation non identifiée. Car il est sous-entendu que selon le modèle en vigueur, les individus que nous sommes, notre présence momentanée au monde, de notre naissance à notre décès, doivent être soumis à la loi de la productivité et de la consommation. Nos énergies métaboliques et intellectuelles sont la propriété d'un destin prédéterminé par la loi du marché. Le territoire national lui-même, et dans sa totalité, n'est pas perçu comme un espace où des êtres humains doivent vivre en conciliant la résolution des besoins matériels de survie et la satisfaction des besoins légitimes d'épanouissement de la personne, mais comme une vaste entreprise. Le tout est basé sur la valorisation monétaire de tout ce qui peut l'être, au risque d'exclusion et de souffrance humaine contingentes. Elles sont considérées comme la taxe sacrificielle à payer à la divinité « croissance ». Car dans ce scénario tout ce qui n'a pas un prix n'a aucune valeur et celui qui n'a pas de ressources ne peut avoir d'existence, au pire par oblitération radicale, au mieux par perfusion minimale de survie.

Le territoire considéré comme une entreprise est donc aménagé sur les critères de rentabilité avant tout. Les cités deviennent de grandes structures hors sol, tirant de l'espace naturel les ressources vitales dont elles ont impérativement besoin, et cet espace naturel est lui-même soumis à l'idéologie de la productivité, induisant dégradation physique, chimique, biologique du milieu ainsi que l'épuisement des ressources vitales telles que le sol, l'eau, les variétés nutritives, la biodiversité naturelle et la disparition des paysans. La notion de bien commun est totalement absente des préoccupations et des discours politiques. Toute déontologie de l'usage du bien commun est occultée. Tout cela pour ne pas handicaper le principe d'avidité sans limite bien que sans réelle satisfaction. Pire encore, le bien commun est confisqué à ses ayant droit légitimes représentés par tous les citoyens, par des corporations nationales et internationales sans visage ni patrie, les usurpations et les hold-up se faisant en toute légalité sous le prétexte de l'économique pour tous.
La décroissance soutenable.

La sobriété devient le maître mot pour comprendre la décroissance. Avec ces quelques considérations loin d'être exhaustives, on aura compris que de note point de vue, la croissance économique universelle est d'autant plus répréhensible qu'elle se fonde sur la négation de l'individu et de l'humain. En outre, elle inflige à la nature, entendue dans le sens d'une entité vivante et vitale pour chacun de nous, des exactions qu'aucune véritable intelligence ne peut entériner.

Nous devons ici, toujours au titre de témoignage, préciser à nouveau que le rejet de la croissance ne s'est pas seulement traduit par une réprobation verbale, mais par un engagement de vie fondé sur la sobriété heureuse, comme force considérable face à la puissance de la frustration  programmée sous l'injonction obsessionnelle et quasi hystérique de la publicité. Ainsi, la sobriété devient à l'occurrence le maître mot pour comprendre la décroissance. Quand, au terme soutenable, il évoque l'accompagnement d'un processus graduel pour éviter l'effondrement brutal avec pour corollaire un chaos inextricable comme ce que vivent les peuples de l'est, l'URSS, l'Argentine ou d'autres lieux encore à venir.

Car il serait irréaliste de penser que l'idéologie du capitalisme sera toujours triomphante. Les prémices de son effondrement sous la forme d'une vulnérabilité enfin révélée sont sous les yeux de ceux qui veulent bien les considérer objectivement. Il est une loi irrévocable applicable à de nombreuses situations, à savoir que quand un ordre est malade, il meurt ou il guérit mais il ne peut agoniser indéfiniment. En dépit de tous les acharnements thérapeutiques, l'agonie de la logique en vigueur est réelle, et se traduit par un chaos planétaire dont nous avons chaque jour la révélation, le tribut de désolation et de souffrance.

Un avenir viable

Si l'on admet cette vision pessimiste, la décroissance soutenable apparaît d'emblée comme un postulat intelligent, promoteur d'une nouvelle perspective historique, un exaltant chantier qui, tout en restaurant ce qui reste encore restaurable, pose les fondements d'un avenir viable. Notre analyse pessimiste n'occulte cependant pas les nombreuses initiatives et les innovations qui, dans l'attente consciente ou inconsciente d'une mutation indispensable où elles constitueront des recours, élaborent déjà les possibles de demain. Cela s'appelle « utopie », terme qu'il faut distinguer de la chimère. L'utopie serait en l'occurrence le non lieu de toutes les possibilités, « folie vitale » faite d'une audace éclairée qui permet de soulever les montagnes. En matière technologique par exemple, nous pouvons dire que nous disposons d'ores et déjà d'un panel d'innovations fiables, raisonnables et durables, qui pourront d'autant mieux se propager que les moyens dispendieux et nuisibles actuels fondés sur l'énergie combustible, non durable, auront atteint leurs limites. Bien sûr, le plus tôt sera le mieux, si l'on tient compte des nuisances générées et des urgences qu'impose le cours de plus en plus accéléré des événements.

L'éducation

Nous avons déjà énuméré bien d'autres dispositions ou réformes pour la décroissance soutenable. L'une de celles que nous tenons pour décisives concerne l'éducation des enfants. Il nous paraît indispensable de leur proposer sans endoctrinement, une vision différente d'une réalité vue sous un angle libéré des présupposés idéologiques qui ont conditionné les esprits, les relier de plus en plus à la nature comme matrice de vie et de survie, et conservatoire des invariants, donc de la pérennité de notre espèce. Nous avons souvent déploré que l'écologie ne soit pas enseignée avec la même rigueur que les mathématiques ou que tout autre matière sélectionnée pour leur utilité à la logique dominante. Introduire une approche plus solidaire et conviviale dans la relation entre enfants, c'est d'ores et déjà renforcer le lien social indispensable à leur avenir. Abolir la compétitivité comme germe d'angoisse, de volonté de puissance et d'oppression au profit d'une rigueur qui serait au service de la générosité. Enseigner des disciplines manuelles donnant à l'enfant la plénitude de ses capacités et bien sûr le goût de la beauté, etc.                                                                                                                      
L'agriculture

Pour la décroissance soutenable, il faut également relocaliser l'économie, faciliter l'installation de petites structures agricoles à taille humaine et renoncer à ces monstruosités industrielles où des millions de créatures perçues comme des protéines souffrent le martyre pour alimenter nos insatiables mandibules. Ainsi renoncer à ces déserts de maïs et cette monoculture destructrice des sols, des eaux, qu'elle épuise et pollue pour produire des protéines animales sans valeur nutritive voire insalubre. Ces structures auront pour mission de satisfaire à la nécessité de produire et consommer localement des denrées de haute valeur nutritive produites avec des méthodes non préjudiciables aux sols, aux eaux souterraines, à l'environnement et bien entendu à la santé publique. Sauvegarder la biodiversité comestible et sauvage avec des aménagements appropriés garants de l'intégrité, de la beauté des paysages.

Concernant les aptitudes manuelles, il serait important de réhabiliter tous les métiers susceptibles de l'être et répondant à des besoins locaux : artisanat, services, assistance mutuelle. La production industrielle devra être définie sur les bases de ce que seule l'industrie est en mesure de réaliser. Il serait par exemple préférable d'avoir 200 cordonniers au travail, qu'une masse de chaussures produites par des machines, voire issue du travail délocalisé fait par des esclaves anonymes.

Comportement conscient et responsable.

Toutes ces dispositions et bien d'autres encore auraient l'immense avantage de restituer aux êtres humains des capacités confisquées par le sacro-saint « gain de productivité », l'outrance et l'hégémonie technologique produisant des infirmes. Bien entendu, tout cela doit être accompagné par un comportement conscient et responsable de chaque citoyen oeuvrant à titre individuel et collectif à la réduction du superflu, générateur de masse de déchets tels que cela est devenu probablement pour la première fois le phénomène le plus aberrant de l'histoire humaine. A l'exemple de la nature qui n'a pas de poubelle, il serait judicieux et vital d'éradiquer les rebuts d'une façon drastique. Avec cette logique globale, la réduction du temps de travail se ferait par la réduction d'une productivité excédentaire. Le temps ainsi libéré pourrait être mis à profit pour des travaux de réhabilitation des environnements dégradés, à des actions qui ne seraient plus du secourisme social souvent sans résultat, mais à la construction d'un lien social indispensable pour un avenir où l'on ne sait d'ores et déjà pas ce que sera par exemple la condition des vieillards et des enfants ; bref, en mettant l'humain et la nature au centre de nos préoccupations, les inspirations ne nous manqueront pas.

D'aucuns peuvent trouver ce programme irréaliste, impossible à appliquer. Notre conviction est que nous n'aurons de toute façon pas le choix. Cela implique bien entendu pour chacun de nous de se considérer comme le lieu de sa propre mutation, laquelle induira la mutation de la société toute entière.  »

Ainsi vient de s'exprimer  Pierre Rabhi  lors de l'assemblée générale de l'association « Terre et Humanisme » qu'il a fondée. Le texte de cette intervention est copié du journal « Nouvelles », N° 46, p 2 et 3.

Pierre Rabhi est un homme engagé et un expert écouté par nombre d'organisations internationales.     

Mas de beaulieu--BP 19--LABLACHERE 07230      Tél 04 75 36 64 01  E-mail : Terrehumanisme@free.fr      site

Vous pouvez vous documenter davantage

-en lisant les ouvrages de Pierre Rabhi ou de l'Association. J'ai aimé par ex « Le chant de la Terre » La Table ronde 2002

-en venant l'écouter lors de ses nombreuses conférences : voir son agenda publié sur le site ou dans « Nouvelles » le journal de l'association (abonnt 30 E / an)

-en participant aux rencontres organisées après ses conférences ou au Mas de beaulieu.