2  -  Décroissance et changement  de Pierre RABHI 

DROCOURT NATURE

Zone de Texte: C’EST  NOTRE  PLANETE

Février 2006 - Article de Terre et Humanisme (les Nouvelles) n° 52, p.4  -  A méditer…

DECROISSANCE ET CHANGEMENT

La croissance économique est invoquée avec une telle conviction comme la solution à tous nos problèmes, qu’il est plus difficile de mettre en évidence qu’elle est le plus grand de nos problèmes.

La croissance économique nous a en effet installés dans la logique du « toujours plus » indéfini comme dans une norme d’existence rationnelle. A notre planète vue comme un gisement de ressources illimité, nous ne demandons pas seulement la satisfaction légitime de nos besoins vitaux mais de combler avec l’argent nos désirs les plus fous, y compris les plus inutiles et superflus.

Apothéose d’une logique sans âme et sans avenir.

Avec l’idéologie du temps-argent  et de la croissance économique sans limite, s’installent les arbitraires les plus dramatiques de notre histoire. Démantèlement des systèmes vernaculaires, pillages, pollution, épuisement des ressources, pénuries artificielles, etc. nous assistons aujourd’hui à une sorte d’apothéose d’une logique sans âme et sans avenir. Les avis sont partagés sur le bilan qu’on peut faire de cette aventure. Il est indéniable que le progrès essentiellement technique a généré des innovations extraordinaires, mais, faute d’une éthique et d’une intelligence généreuse pour contribuer à l’avènement d’une société planétaire apaisée et conviviale, il a contribué au chaos, donné à nos pulsions destructrices des outils d’une efficacité sans précédent, et mené à une fragmentation d’une réalité de nature unitaire.

La mondialisation en tant que système antagoniste, compétitif et meurtrier, est l’ultime avatar d’une histoire qui, à l’évidence, arrive elle-même à sa phase ultime. Pour s’en convaincre, il n’est pas nécessaire de rappeler tous les dysfonctionnements et les nuisances imputables au modèle dominant, y compris biologiques, climatiques, qui prennent  ainsi les allures d’un ultimatum adressé à notre conscience.

Les acquis positifs de la science et de la technique ne sont pas à récuser, mais ils ne peuvent continuer à servir le principe de dualité et de fragmentation qui domine la vision générale qu’a l’humanité d’aujourd’hui sans participer efficacement à la finitude de notre espèce. Un postulat unitaire, convivial, généreux est à adopter et nous savons combien une autre éducation des enfants pourrait rapidement y contribuer. Avec ce postulat, la technologie peut devenir un outil prodigieux d’une mutation sans précédent. Cela implique une conscience collective affranchie des peurs qui nous valent par exemple un arsenal d’armements ridiculement tragique. L’avenir est subordonné plus que jamais à la maturité d’une humanité encore dangereusement infantile.

Le mythe du « développement durable »

Le constat de l’échec planétaire du développement suscite un principe qui serait son antidote, à savoir le développement durable. Cet autre mythe risque de jouer beaucoup plus le rôle d’une diversion que d’une vraie solution. En effet, ce principe prétend concilier l’idéologie du « toujours plus » indéfini comme dogme absolu qui ne souffre pas de remise en question avec des petits palliatifs ici ou là sensés établir enfin une logique pérenne. La politique du pyromane-pompier ne risque-t-elle pas d’y trouver un nouvel alibi ? Et d’autre part, quelle multinationale outrancière et totalitaire ne se souhaite-t-elle pas un développement durable ? Tout le monde peut souscrire à cette idée qui risque de prendre les allure s d’un os à ronger, jeté à l’opinion tandis que le pillage de notre planète se poursuivrait invariablement.

Pour une décroissance soutenable.

Contrairement à un système d’exclusion totalitaire de plus en plus concentrationnaire, générateur de dépendance et d’insatisfaction, la décroissance soutenable ouvre un champ de créativité à l’échelle humaine extraordinairement fertile, fondé sur la participation du plus grand nombre à la vie commune. Cela doit passer fondamentalement par la relocalisation de l’économie. Les territoires deviendraient alors autant de berceaux d’autonomies ouvertes aux échanges avec le monde. Les avantages escomptés seraient :

-une sécurité alimentaire collective basée sur la réciprocité et les échanges de proximité

-la réduction de la dépendance par rapport au monopole de production, de distribution et de transport

-un enracinement individuel dans un milieu naturel régénéré et entretenu,

-un mode de vie basé sur la complémentarité bénéfique à tous et non la compétitivité destructrice,

-une politique inspirée par les besoins et le vécu des citoyens et non un principe arbitraire défini par la sauvegarde du profit à tout prix,

-de nouveaux espaces de créativité et de bien-être, une vie reconnectée à la nature et aux valeurs essentielles de l’être et non seulement de l’avoir, un système collectif diversifié et convivial…

Le changement individuel comme facteur incontournable du changement de société

La solution n’est pas de croire que le changement de structure des dispositions écologiques ou la diffusion de l’agriculture biologique vont sauver l’humanité. Vous pouvez manger bio, recycler votre eau, vous chauffer solaire et … exploiter votre prochain ! Ce n’est pas incompatible

Seul le changement individuel par l’éveil de la conscience nous sauvera. L’évolution positive de la société et du monde que nous souhaitons ne pourra se réaliser sans le changement des humains. Il incombe à toute personne convaincue de cette nécessité de prendre librement en compte sa propre transformation.

Plus que jamais, l’heure est venue de servi et promouvoir des valeurs simples telles que la bienveillance à l’égard de ceux qui nous entourent , une vie sobre pour que d’autres puissent vivre, la compassion, la solidarité, le respect, la gratitude et la sauvegarde de la Vie sous toutes ses formes.

Servir ces valeurs, c’est contribuer à leur transmission dans leur intégrité sans les subordonner à nous instincts, à nos intérêts, à notre volonté de puissance ou de domination qu’elle soir physique, psychique ou morale.

Ces valeurs sont le moyen le plus précieux que nous ayons pour construire un monde enfin apaisé, issu de la paix que nous aurons réalisée en nous-mêmes.     Pour plus d’informations : www.pierrerhabi.org

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POUR UNE INSURRECTION DES CONSCIENCES

"je vous invite aujourd'hui, si vous êtes touché par ces valeurs et voulez les défendre, à signer la charte internationale pour la Terre et l'Humanisme"  Pierre Rabhi

 

Chers amis,
C'est sur cet appel que j'ai construit ma campagne électorale comme candidat à la candidature aux élections présidentielles françaises de 2002.
Le témoignage qui suit m'a paru le meilleur gage que je puis donner pour renouveler plus que jamais cet appel. Insurgé moi-même, depuis plus de 45 ans contre notre modèle de société, j'en ai prévu les grandes impasses dès la fin des années 50.
L'examen objectif des mythes fondateurs de ce modèle : progrès, croissance etc et le chaos provoqué par lui , sur toute la planète, a été les causes de notre choix familial de tenter la cohérence d'une vie, en nous installant dès 1961 sur une petite ferme du sud de l'Ardèche. Ferme considérée comme non viable, selon les critères officiels, et qui est devenue une petite oasis. Nos 5 enfants y ont grandi, s'y sont épanouis. Pour mettre en valeur cette garrigue rocailleuse, nous avons fait le choix de l'agroécologie comme option agronomique, conciliant la nécessité d'une nourriture suffisante et saine, tout en améliorant la terre nourricière et en respectant les écosystèmes naturels. Cette démarche, fondée sur une science et des techniques agronomiques exemptes de toute nuisance, engendra une philosophie, une éthique, une profonde sensibilité à la réalité vivante et donc à la nécessité impérative d'en prendre soin. Elle est l'oeuvre la plus essentielle et la plus belle qui soit, véritable nourriture pour le coeur et l'esprit. C'est ainsi que, sans être exemptés de certaines difficultés et souffrances de l'existence, nous avons fait le choix délibéré de la « sobriété heureuse ».
L'expérience acquise en agroécologie se révéla être une merveilleuse alternative à l'agriculture chimique, destructrice des pays prospères, et la méthode la plus adaptée à la condition des paysans les plus démunis du tiers-monde. La transmission de ces connaissances me mit en présence de la détresse de ceux à qui les biens les plus vitaux, comme l'alimentation, sont confisqués. Placé entre une nature meurtrie et des êtres humains laissés pour compte, j'ai engagé ma vie à contribuer à concilier la terre et la nature avec l'histoire humaine. Cela a nécessité des actions internationales avec de la formation et la création de diverses structures au service de cet engagement.
C'est aussi la raison pour laquelle j'ai voulu mettre à profit le temps privilégié des élections présidentielles pour donner une voix à l'urgence écologique et humaine. En dépit d'un temps trop court, du manque d'expérience et d'appareils politiques, mon appel a été entendu au delà de ce que j'aurais osé espérer.
Des milliers de personnes nous ont rejoint, soutenu de leur temps et de leurs moyens financiers.
96 comités nationaux se sont constitués, 184 signatures d'élus ont été collectées en deux mois et demi. Nous étions loin des 500 signatures requises mais l'essentiel était acquis, à savoir
l'amplification d'un courant d'opinion fondé sur des propositions concrètes, pour un véritable changement de paradigme mettant enfin résolument, honnêtement, généreusement, l'humain au coeur de nos préoccupations. Car l'acharnement thérapeutique que la gouvernance du monde exerce sur le modèle dominant, affecté d'une lucropathie chronique sous le prétexte d'en prolonger la vie, en exacerbe l'agonie, induisant, sous le prétexte de croissance indéfinie, encore plus d'exclusion humaine et d'exactions contre la nature. Avec la crise, les consciences s'interrogent autrement et les valeurs que nous préconisons et servons prennent de la pertinence auprès d'un public de plus en plus large.
Il s'agira désormais, hors de toute tergiversation, de construire ensemble un monde digne de l'intelligence dont nous prétendons avoir l'apanage. Nous avons, sous forme de charte, exprimé les valeurs dont il est question. C'est pourquoi je vous invite aujourd'hui, si vous êtes touché par ces valeurs et voulez les défendre, à signer la charte internationale pour la Terre et l'Humanisme, que j'ai rédigée, il y a maintenant trois ans, comme fondement de Colibris, mouvement pour la Terre et l'Humanisme.
Avec toute ma gratitude. Pierre Rabhi

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